" AZABACHE"

Dans son étui à guitare, Daniel Manzanas garde, outre ses six cordes tendues sur du bois de cyprès, des histoires. Des « chistes », des blagues, que les flamencos se transmettent ou s’inventent dans un état de grâce loin de la truculence, mais au plus près d’une drôlerie débridée. Il y a aussi, déposées avec tendresse et mélancolie parfois, beaucoup d’amitiés. De celles éreintées par la vie souvent difficile d’une bohème aujourd’hui assagie, à côté d’autres, d’une fidélité et d’une force à toutes épreuves. Comme celle qui le lie à Pablo Gilabert, ancien compagnon des nuits de « cante », parti pour un tour du monde de la musique fusionnelle en Europe, au Maghreb  puis enfin dans l’Andalousie  des « tablaos » d’Algesiras, patrie de Paco de Lucia,  le maître, et terre de son père, « cantaor » ayant donné à son fils toute son « aficion » et son savoir tellurique.

Revenu en France depuis Avril 2007, Pablo a aussitôt retrouvé le compagnonnage de l’étui de Daniel, rempli de nouvelles histoires cocasses de gitans extravagants et  farceurs, mais surtout débordant de « falsetas a compas » libérées par les mains d’un des guitaristes les plus charismatiques du panorama actuel du flamenco en France.

Heureusement pour nous, ces superbes retrouvailles passèrent par Saint-Sever, à l’occasion de la traditionnelle nuit flamenca du 9 Novembre. Une rencontre  de 22 ans d’âge maintenant et à laquelle Manzanas donna ses premières lueurs à ses prémices. Au cours de la nuit, il déposa un son remarquable de sentiments incisifs et sensuels, où éclatèrent ses modèles revendiqués (de Moraito à Pastorius), au pied du cante mélismatique de Pablo Gilabert, lui-même fidèle aux influences d’un Enrique Morente.

Le spectacle qu’ils ont su installer dans la salle du  cloître des Jacobins s’intitulait « Azabache ». Tel un cheval de la même robe, il fut soutenu par 4 membres exaltés de la scène flamenca française la plus intéressante : celle qui cherche encore à découvrir comment renouveler le genre tout en continuant à faire battre dans ses flancs la tradition immémoriale du flamenco,  cet art sans alphabet, ainsi que l‘avait qualifié, au même titre que la tauromachie, le poète Jose Bergamin.

Les deux autres artistes qui s’exprimèrent avec Pablo et Daniel  furent donc Stefania Suissa (baile) et Edouard Coquart « Edu » (percus).

L’une, belle, sobre et épurée, habitée, perfectionniste et novatrice, avait déjà foulé le plancher du Cap de Gascogne. Sous une apparente fragilité se cache puis se dévoile une force puisée aux sources conjuguées du « duende » et de la technique, apprise au côté des plus grands comme « El Torombo ». Dans « Azabache » elle fut conquérante, tout le monde s’accordant lors des discussions qui suivirent pour la placer au pinacle des artistes qui savent, mais qui ont faim d’apprendre encore et toujours. Un vrai régal !

 L’autre, jeune et hyperdoué, classique et éclectique, a été sollicité  par des artistes issus d’univers très différents. Mais c’est sous la « bandera flamenca » que sa verve rythmique et son sens de la fusion s’expriment certainement le mieux. D’où son inclusion dans un trio d’artistes confirmés,  prouvant ainsi la montée en puissance d’un talent déjà bien affirmé. Aucun n’eut à le regretter, tant sa sûreté technique et sa verve percutante firent mouche auprès de ceux qui le découvraient.

Voilà, Saint-Sever a reçu « Azabache ». L’osmose passionnante qui a pu en jaillir fut à  l’égal des grandes après-midi de taureaux. Et la « juerga » qui suivit se parsema des rires et des émotions attachés à chacune des histoires qui ne manquèrent pas de s’échapper de l’ «estuche» facétieux de Daniel : « Ole con ole » !

 

Ludovic Pautier